Bienvenue dans la première grande peur de votre vie

Thèmes : Discours de fin d’année, Bacheliers, Choix professionnels et choix de vie

2018 – Concours de discours pour répondre à la question « Quel discours adresseriez-vous à des bacheliers et bachelières à la croisée des chemins pour les guider vers un avenir meilleur ? »

Bienvenue dans la première grande peur de votre vie. 

 

Jusqu’à maintenant, tout était simple, tracé. On comptait les années pour vous — en fait, on les créait pour vous : les fameuses années scolaires, petites sœurs amputées des années civiles. Et vous n’aviez qu’à remonter les chiffres comme on remonte une échelle. Après le primaire, le collège. Après le 6 vient le 5. Puis le 4, puis le 3, puis le 2… Votre vie était confortablement rythmée par d’autres, parents, professeurs, ministres. Vous vous projetiez au maximum jusqu’aux vacances suivantes, car même l’année prochaine était un bien trop lointain. Un autre monde.

Vous n’aviez rien à faire d’autre que de vous laisser porter.

Certes, c’était quelquefois dur, des embûches, des craintes sont survenues. Malgré tout, vous saviez où vous alliez, même s’il vous a fallu parfois deux ans au lieu d’un. Ce compte à rebours progressait lentement, immuable, réconfortant. 6, 5, 4, 3, 2, 1.

Et soudain, vous voilà aujourd’hui, en haut de l’échelle, à la fin du système.

Et je tiens avant tout à vous féliciter. Si vous êtes là, c’est que vous êtes parvenus à décrocher le ruban noué sur le dernier barreau et que vous le brandissez fièrement.

Bravo pour avoir réussi le baccalauréat !

 

Et qu’est-ce qui se passe le lendemain des résultats du bac ? D’un claquement de doigt, on est adultes, ça y est ? Avez-vous pu fermer l’œil la nuit après vos résultats ?

Pour le lancement de votre vie, ce qui devrait s’appeler départ s’appelle curieusement terminale. Comme si arrivé à ce niveau-là, tout devait être achevé : votre scolarité, votre minorité, votre éducation, votre enfance. Comme si à ce niveau-là, vous deviez déjà avoir tout décidé de votre futur. De toute votre vie d’adulte.

Plein de bouleversements déboulent en même temps : vous voilà majeurs, responsables de vos actes devant les autres et devant la loi, électeurs, conducteurs, spectateurs de tout programme, même les moins chastes. Auquel il faut rajouter le choix de votre parcours professionnel. Du jour au lendemain, on vous a poussés hors du train-train réconfortant. Une dernière fois, on a pu vous seconder dans vos décisions, conseiller, logiciel plus ou moins fonctionnel, enseignants. Vous avez mis des croix dans des cases.

Mais votre vie peut-elle rentrer dans des cases ? Avez-vous réussi à faire rentrer vos rêves dans ces cases ?

 

Bienvenue dans la première grande peur de votre vie, celle qui vous sera désormais familière : Quel est le métier fait pour moi ? Et si je me trompais dans mes choix ? Comment pourrais-je savoir quoi faire juste par témoignages indirects, par théorie ou par conseil ? Je n’ai encore rien expérimenté ou si peu…

Et même si vous avez une vocation exigeante et certaine, qui dit si vous et elle n’aurez pas changé dans quelques années, comme un vieux couple dont les deux partenaires ont évolué et suivi deux voies différentes ?

 

Alors que faire face à cette peur ?

J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.

Le métier fait pour vous n’existe pas. 

Et la bonne nouvelle alors ?

Le métier fait pour vous n’existe pas. 

 

Autant pour la génération de vos grands-parents ou arrière-grands-parents, la question était cruciale, car tout se jouait dans ces années charnières. Autant pour votre génération, cela n’est plus le cas. Vous trouverez des études hilarantes décrivant que la majorité d’entre vous exercera dans une dizaine d’années une profession qui n’existe pas encore. Alors ce n’est pas aujourd’hui que vous pouvez la choisir, pas vrai ?

 

Vous avez une liberté énorme, et c’est à la fois enivrant et angoissant. Tout ou presque vous est possible. Et c’est justement parce que le choix est ouvert qu’il est difficile d’emprunter un chemin sans regarder sans cesse si les autres ne sont pas meilleurs. On peut perdre son bonheur lorsque l’on passe son temps à se demander si l’herbe est plus verte dans le pré d’à côté. 

Il ne tient qu’à vous de porter votre regard sur le magnifique panorama qui vous entoure en haut de l’échelle, tout ce qui vous est désormais accessible, plutôt que de fixer le bas et vous laisser envahir par le vertige et la peur.

 

Liberté ne veut pas dire facilité. Il y aura des choix qu’il vous faudra porter de toute votre force. Contre des proches qui ne vous verraient pas là-dedans, contre des anciens, qui vous jugeront trop peu fiables, contre des systèmes qui tenteront de vous enfermer dans des principes éculés. Il y aura des déceptions, parfois cuisantes, des revers, parfois accablants. Il y aura des échecs qui vous fermeront certaines voies. Mais vous ne perdrez jamais votre voix.

Tous vos choix sont bons.

Il n’y a pas de métier unique fait pour vous. Il y en a une multitude. Tous ceux que vous allez connaître à partir d’aujourd’hui sont faits pour vous. Tous vont vous apporter quelque chose, vous faire grandir, vous faire pousser les ailes qui vous emmèneront loin de l’échelle qui ne fut qu’un tuteur temporaire.

 

Bienvenue dans la première grande étape de votre vie, et félicitations !

 

Elle Guyon – 2018

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