Save Our Souls

Chapitre 1

Dimanche 3 novembre – J-48

 

C’était sans doute une décision complètement idiote. Et trop risquée. Pourtant, Aldric n’arrivait pas à imaginer une autre solution. Il ne restait plus assez de temps.

Bercé par les mouvements saccadés du RER, le jeune homme faisait semblant de rêvasser, mais sa vigilance était à son maximum. Appuyé contre la barre centrale, il refusait de s’asseoir pour garder un œil sur l’ensemble du wagon, même s’il était pratiquement vide désormais. Il ne restait plus que deux voyageurs et l’un était déjà debout près de la porte. Finalement, c’étaient eux qui prendraient la décision pour lui. Si, à la prochaine gare, ils descendaient tous les deux, ou bien si de nouvelles personnes entraient, il abandonnerait. Mais si la fille se retrouvait toute seule…

___

L’adolescente caressait distraitement le livre fermé sur ses genoux. Elle venait de le finir, le troisième en deux jours, et elle était déjà pressée d’en ouvrir un nouveau. Tant à lire et si peu de temps pour le faire. Riane resserra son sac contre elle, le pied coincé contre la paroi intérieure du wagon, et posa sa tête contre la fenêtre. C’était bien une des seules choses qui arrivaient à lui faire un peu oublier le chaos qui avait ravagé sa vie.

Heureusement que certaines choses restaient immuables, comme ce fabuleux coucher de soleil de novembre. Même si les années passaient, même si les lieux changeaient, même si les personnes disparaissaient, le ciel resterait toujours le même. Le soleil de ce soir flambait à l’horizon dans un camaïeu de rouge et d’or comme pour réchauffer son vague à l’âme.

Riane ferma ses yeux clairs. Les hommes bougeaient trop vite, le béton poussait partout et elle ne reconnaissait plus rien. Cela lui demandait un effort d’adaptation qui la laissait parfois un peu déroutée. La dernière fois qu’elle était venue ici, c’étaient des livres qu’ils tenaient en main, ou à la rigueur quelques consoles de jeux grisâtres pour les enfants. Aujourd’hui, plus aucun ne se déplaçait sans son smartphone — on ne disait même plus téléphone ! La première fois qu’elle avait repris les transports en commun, elle avait cru qu’ils se parlaient tout seuls, comme s’ils étaient tous un peu dérangés du cerveau. Avant de constater les écouteurs qui les branchaient à leur boîtier devenu indispensable.

Mais après tout, elle n’était pas là pour longtemps et cette fois-ci, ça serait la bonne. Elle avait une ultime chance de tout mener à bien et elle ne voulait rien gâcher. Elle ouvrit les paupières et son regard replongea vers l’horizon, parcourut les lignes d’immeubles déjà recouverts d’une obscurité grisâtre. Un sourire apparut sur son visage encadré de courtes mèches brunes et folles. Elle avait la possibilité de tout recommencer du début, sans être pénalisée par ses échecs précédents. Et elle revenait dans un endroit connu. Non, vraiment, il n’y avait aucune raison qu’elle échouât ! Elle allait leur montrer à tous qu’elle était maîtresse de son destin.

Le RER traçait son chemin dans les villes de banlieue et se vidait petit à petit à l’approche du terminus, tandis que le jour déclinait rapidement. La lumière des plafonniers s’alluma d’un coup et elle eut du mal à voir au-delà de la fenêtre devenue miroir.

Riane sursauta. Là, à côté de son reflet dédoublé sur la vitre, une silhouette se pencha vers elle. Elle ne l’avait même pas entendu approcher.

Harry Potter ? Plus personne ne lit ça, aujourd’hui…

Par réflexe, elle posa sa main sur son livre comme pour le protéger et se retourna. Il était plutôt grand, emmitouflé dans un bonnet et une écharpe d’un aspect douteux. Elle ne distinguait ni ses cheveux ni le bas de son visage. Seuls deux yeux fiévreux et fixes la transperçaient, d’une couleur oscillant entre le noisette et le vert, et trahissaient la jeunesse de l’homme. Elle jeta un œil dans le wagon. Plus personne. Elle revint sur lui, toujours silencieuse, alors que son rythme cardiaque commençait à s’accélérer.

Il l’avait prise au dépourvu. Il avait été derrière elle tout du long et elle ne l’avait même pas remarqué ! Quelle idiote !

Le jeune homme ne bougeait pas, les mains dans les poches d’un blouson gris trop large pour lui. Un jean noir et une paire de baskets sales complétaient son accoutrement. Ses yeux se plissèrent comme s’il souriait subitement derrière son écharpe.

— Je voulais pas te faire peur, murmura-t-il à travers la laine, de sorte qu’elle eut du mal à saisir le sens de ses paroles. Dis, tu n’aurais pas un euro ou deux ?

Il attendit, immobile. Seuls ses yeux semblaient vivants, animés d’une rage retenue, et contrastaient de façon troublante avec le reste du corps amorphe. Il ressemblait à un fauve maladif et imprévisible.

Riane l’avait reconnu, mais elle ne s’était pas encore préparée… Pas comme ça, pas maintenant ! Elle fronça les sourcils, les épaules tendues.

— Miss, continua-t-il en se penchant vers elle, tu ne devrais pas traîner toute seule.

Il se redressa et regarda nerveusement autour de lui. Son bras droit se contracta et il fit tourner son poing dans sa poche. Riane s’aperçut qu’elle s’était arrêtée de respirer quand aucun mot ne réussit à franchir ses lèvres. Elle avala brusquement une goulée d’air.

— Je…


— File-moi ta thune !

Le couteau surgit à quelques centimètres de son visage. Elle recula dans le dossier, tandis que ses mains se crispèrent sur son sac. Son livre tomba au sol dans un bruit mat. Elle se figea, aux aguets. Elle ne savait plus quoi faire. Elle avait pourtant tout planifié, et rien ne se déroulait comme prévu. Elle commençait à comprendre qu’on ne l’avait pas envoyée prendre ce RER par hasard. Et qu’il y avait apparemment de nombreux points qu’on avait omis de lui préciser, sciemment ou non.

— Allez, file-moi ton fric et ton portable ! gronda-t-il d’une voix qui monta dans les aigus.

Le train ralentit. Le jeune homme le sentit et rétablit son équilibre. Le temps était désormais compté, il s’agissait de ne pas perdre son sang-froid. Il se mit à s’agiter et rapprocha la lame du visage de Riane. Alors qu’il aurait pu facilement lui arracher son sac, on aurait dit qu’il prenait soin de ne pas la toucher.

— Allez, vite !

La proximité de l’acier fut le déclic qui libéra enfin Riane de l’état de torpeur dans lequel elle était plongée. D’un geste maladroit, elle ouvrit sa sacoche et fouilla à l’intérieur.

— Je… Je suis désolée… Je n’ai pas d’argent, ni de téléphone. Mais là, je vais bien trouver quelque chose… là-dedans… Voilà !

Elle sortit des livres épais, sur la tranche desquels on pouvait lire « Terminale S ».

— Ces volumes sont coûteux. Vous pourriez les revendre à bon prix, ne serait-ce qu’à la prochaine bourse aux livres, par exemple, ou…

Les livres jaillirent des mains de Riane et atterrirent sur le sol et les sièges voisins.

— TU TE FOUS DE MOI !?

Le bras de l’agresseur resta en l’air, comme s’il était sur le point de la frapper. Des crissements désagréables sifflèrent autour d’eux quand le RER freina d’un coup. Ils entraient en gare. Le jeune homme agrippa la barre qui entourait le siège pour conserver son équilibre. Riane le fixait sans détourner le regard, un timide sourire figé sur ses lèvres. Ses mains lui tendaient toujours le dernier rescapé de ses livres.

Le train s’arrêta complètement. À l’autre bout de la rame, un bruit sourd chuinta et un couple entra tranquillement dans le wagon.

— Fait chier !

Il donna un coup de pied rageur dans les livres et se précipita vers les portes au moment où le signal sonore de fermeture retentissait. Riane le vit s’exciter sur le bouton d’ouverture. Les portes restaient closes.

Enfin elles s’ouvrirent, comme au ralenti. Il bondit sur le quai et courut vers la sortie non sans jeter un dernier coup d’œil derrière lui.

À l’intérieur, Riane tomba à genoux lorsqu’elle essaya de se lever pour ramasser ses livres. Elle ne pouvait même plus faire un geste. Son pouls n’en finissait pas de tambouriner trop vite. Le souffle coupé, elle regardait ses doigts tremblants, étonnée par les réactions de son corps.

Voyons, ce n’est pas comme si je craignais quoi que ce soit, je ne suis vraiment pas raisonnable…

— Mais pour qui il se prend, cet idiot ! cria-t-elle, en colère.

Au bord du malaise, elle plongea sa tête dans sa main pour se forcer à se calmer. Aurait-elle pu imaginer qu’à quelques centaines de mètres de là seulement, un autre tentait lui aussi de ralentir les battements de son cœur, adossé contre le mur de la gare ?

___

La fille n’était pas sortie, elle n’avait même pas crié. Le train repartait déjà.

Aldric se sentait vidé, à bout de forces. Et il crevait de chaud. Il se débarrassa de son écharpe et de son bonnet. Des mèches blondes surgirent, plaquées sur son crâne. Une sueur froide lui coulait désagréablement entre les omoplates.

C’est tout moi, ça. C’est la première fois que j’essaie de faire ça, et il faut que je tombe sur une demeurée. Fauchée en plus.

Il se mit à frissonner. La main serrée dans la poche ne contenait que de la ferraille. Tout ça pour ça. Un butin minable, si léger dans sa poche. Si lourd dans son cœur. Un sentiment de malaise lui tordit les entrailles.

Ça ne suffirait pas.

Cette fois, il n’arriverait pas à s’en sortir. Déjà, au marché, il s’était fait avoir par un mec qui l’avait employé au noir et avait ensuite refusé de le payer. Cela lui apprendrait à se fier aux têtes inconnues. Il avait aussi essayé de faire la manche. Sans succès. Il avait tout misé ce soir pour se faire un peu plus d’argent. Résultat ? Le fiasco intégral.

L’air lui manqua. Il se redressa pour inspirer, mais ses épaules restaient douloureusement crispées. Allons, ça aurait pu être pire, au moins, il n’avait pas fini au poste. Il jura et glissa la main dans ses cheveux. C’était surtout que le pire n’était pas encore arrivé. Après une semaine de silence, il savait que le Videur passerait ce soir pour le racketter. La peur faillit le faire gerber.

Il avala enfin une bouffée d’air. Ne dit-on pas que c’est l’attente le plus flippant, pas l’événement en lui-même ? Dans une heure, tout serait terminé. Ça ne servait à rien de ruminer à l’avance. La réalité serait sans doute bien moins terrible que ce qu’il était en train d’imaginer. Il suffisait de penser à autre chose. Ou alors… Et si finalement il ne rentrait pas ? Rien ne l’y obligeait, il était libre après tout, qu’ils aillent tous se faire foutre !

Aldric remit son bonnet et partit d’un pas vif. La nuit avait déjà englouti toute la ville.

Elle Guyon – 2016

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